Moment civique, moment politique

Les jours d’élection ont toujours été, pour moi, des moments à part, intenses, importants. Probablement, certainement même, l’engagement de mes parents y est pour quelque chose. Je ne sais plus à quel âge j’ai commencé à accompagner ma mère ou mon père au bureau de vote, observant le protocole, la remise de l’enveloppe, les bulletins de vote, le passage dans l’isoloir et le résonnant « A voté ! » qui ponctue le cérémonial, tout cela m’excitait et j’attendais avec impatience le moment où, à mon tour, j’allais pouvoir passer dans l’isoloir pour accomplir mon « devoir civique ». Je n’ai jamais raté une élection, votant quand je le pouvais, établissant une procuration dans le cas contraire.

Ma défiance vis-à-vis du vote électronique, je la dois certes à ma qualité d’ingénieur informaticien, qui sait combien il est facile de détourner un programme (même si le logiciel des machines à voter est protégé par de nombreux dispositifs, même si le vote papier ne prémunit pas non plus de la fraude), mais je la dois aussi à mon attachement presque fétichiste à ces enveloppes remplies de bulletins. Mon premier vote s’est suivi, quelques heures plus tard, de mon premier dépouillement occupé, comme scrutateur, à ouvrir les enveloppes, déplier des bulletins, énoncer le nom du candidat ou de la liste, dessiner les petits bâtons correspondants, les décompter, les recompter, les totaliser, les pourcentiser, tandis qu’autour de nous bruissaient les estimations glanées à la radio ou à la télévision (je suis un vieux croûton : du temps de mes premiers suffrages, le téléphone portable n’existait pas encore. Désormais, on connaît parfois les résultats avant même d’avoir ouvert la première enveloppe). Après quoi, tout le monde fonçait à la mairie pour connaître les résultats de la ville entière.

Ce dimanche, j’ai passé une de ces journées encore un peu plus intensément puisque j’assurais le rôle d’assesseur. Cela commence par un réveil à une heure indécente pour un dimanche, afin d’arriver à 7h15 au bureau de l’école Buffon que je ne quitterai que quatorze heures plus tard (m’étant simplement accordé dans l’après-midi une petite pause de deux heures). J’arrive au milieu d’une petite panique : la moitié des clés des cadenas verrouillant les urnes n’étaient pas les bonnes. On était sur le point de forcer les cadenas à la pince quand notre sauveuse arriva avec plusieurs paires de clés dans ses poches, dont la bonne. Avec tout ça, le bureau ouvrit avec quelques minutes de retard, mais nous ne fûmes pas assaillis par une horde d’électeurs impatients comme un guichet fnac par les clients le jour de l’ouverture de la location d’un concert de Madonna. Les deux ou trois personnes qui attendaient sagement l’ouverture du bureau pour accomplir (se débarrasser de ?) leur devoir civique mirent leur bulletin dans l’urne et laissèrent le bureau dans une quiétude qu’il ne quitta guère jusqu’à la fermeture du scrutin. Cent soixante huit votes en douze heures de scrutin, ça fait en moyenne un vote toutes les 257 secondes.

Ce qui laisse beaucoup de temps pour faire la causette, bouquiner ou compter les dalles du carrelage (en fait y avait pas de carrelage, c’était un gymnase. M’enfin, vous voyez le concept). J’avais d’ailleurs du beau monde pour m’accompagner dans mon rôle d’assesseur. Madame Véronique V. elle-même, figure de la droite locale, qui trouva le moyen, lors de l’installation du bureau, de faire montre de mauvaise humeur en essayant de mettre en place un mode de fonctionnement malcommode que la présidente du bureau remis rapidement d’équerre. Et Madame Nora Dje***, suppléante d’une des listes en lice pour cette élection (attention, il y a un piège ;-) avec qui j’ai pas mal papoté. Qu’elle soit ici remerciée pour avoir contribué à repousser l’ennui qui menaçait de me gagner.

Je ne citerai pas la totalité des célébrités (locales) qui défilèrent tout au long de la journée pour la raison majeure que je n’en connais pas la moitié du quart (étant Colombien de courte date, et pas très physionomiste de surcroît).

Quelques mentions spéciales toutefois :

  • À la délégation Modem, représenté par Michel M. tout seul (même Louis B* a fait mieux). Ben alors, Michel, z’étaient où, tes militants ? (pas d’assesseur Modem en tout cas, et seulement 13 bureaux de vote)
  • À Jean V., délégué titulaire de Lionnel R., toujours très affable.
  • Au délégué suppléant, son exact contraire, qui n’a pas adressé un mot à l’assistance et est resté seul dans son coin tout le temps de sa présence (même l’assesseur suppléante de l’UMP ne savait pas qui c’était). Mec ! T’avais une tache sur le pantalon de ton costume !
  • À ce jeune brun ténébreux, T-shirt noir apparent sous une chemise noire portée avec un costume noir, qui a sorti son portefeuille (noir), l’a ouvert pour laisser apparaître son insigne de police dans ce geste si caractéristique vu dans tant de film, qui m’aura permis, l’espace du seconde, de m’imaginer en plein polar.
  • Au délégué (?) de Louis B. pour son look impayable. On aurait dit qu’il avait deux parapluies dans le cul (remarquez, comme il a plu une bonne partie de la matinée, ça pouvait servir).
  • À cette dame pour qui l’accomplissement du devoir civique ne semblait pas être une fête. À l’administratif qui l’accueillit d’un « On vous attendait ! » très compréhensible sur les coups de 19 heures, quand le taux de participation stagnait toujours aux alentours des 15 % et que notre espoir de le voir atteindre 20 % s’était envolé. Le pauvre s’est fait incendier, elle a fait un esclandre puits a rageusement plongé son bulletin dans l’urne. Ç’aura était le seul incident vraiment désagréable de cette calme journée.
  • Au garçon impétueux qui a réussi à enfoncer son enveloppe dans l’urne avant que la présidente ne l’autorise à voter, provoquant ainsi un écart d’un point sur le nombre de votes (heureusement, le nombre d’émargements était strictement égal à celui des enveloppes).
  • À la jeune fille qui s’est présentée à 19h59 et 58 secondes pour voter (j’avais réglé ma montre sur l’horloge parlante), permettant ainsi à notre taux de participation de grimper en flèche de 0,1 % in extremis.
  • Aux quatre femmes qui, en cette journée de la femme, formèrent notre unique table de dépouillement (168 enveloppes, ça va vite). Mention spéciale à celle qui n’arrivait visiblement pas à prononcer correctement ni « RAINFRAY » ni « PERAMIN » malgré les corrections énervées ou amusées de l’assistance. Fort heureusement, le mot le plus prononcé fut « LUCAS » qu’elle maîtrisait. Avec 48,15 % des suffrages exprimés, il atteint dans notre bureau son meilleur score sur le canton. (Je précise que malgré mes velléités, vers 10-12 ans, de devenir prestidigitateur, je n’y suis pour rien dans ce résultat brillant ;-)

* * *

À l’issue du scrutin, que nous disent les scores ?

Chacun y va de sa petite analyse, plus ou moins partisane, et la mienne le sera probablement aussi. La médaille de la langue de bois reviendra sans doute à l’UMP avec cette lecture particulièrement sylvestre1 du scrutin, puisqu’il y voit « un désaveu cinglant de l’équipe municipale ». Quel talent !

Lors du précédent scrutin, qui vit Philippe Sarre ravir le canton au PC, permettant ainsi au PS de rééquilibrer un peu l’équilibre des forces de gauche au conseil général (le découpage Pasqua permettant une sur-représentation du RPR devenu UMP et du PC resté – malheureusement pour lui – PC2), celui-ci avait réalisé au premier tour un score de 32 %, très proche de celui de Bernard Lucas qui frôle les 31 %. Sauf que Philippe Sarre était parti avec le soutien des Verts qui ont, cette année, choisi d’avancer leur propre candidature.

S’il y a quelque chose à dire sur l’équipe municipale, c’est qu’elle est parti en ordre très dispersé là où, il y a un an, elle avait réussi a former un front uni (à l’exception des « motivés ») pour reprendre la mairie. Chacun a voulu compter ses forces, en somme. Sans doute pour pouvoir peser différemment à la mairie.

Le PS n’aura pas réussi, avant le premier tour, à convaincre ses alliés politiques de laisser au PS la place laissée par Philippe Sarre. Mais, à l’issue de ce premier tour, le PS aura montré sa légitimité sur le canton en arrivant largement en tête des voix de gauche avec près de 9 % d’avance sur le PC.

La majorité municipale recueille, si on compte les presque 4 % de Jean-Claude Peramin, 62,9 % des voix. La droite de tradition recueille 31,4 %. Le centre, qui ne donnera probablement pas de consigne de vote, ne jouera pas les arbitres avec 5,8 % des voix et ne convaincra sans doute pas encore le PS Colombien de lorgner vers sa droite. A contrario, le PC, s’il n’a pas convaincu l’électorat qu’il fallait envoyer un signal pour infléchir la politique municipale « plus à gauche » (ce qui me semble un bon signe pour Philippe Sarre qui aura pris le risque de laisser son siège après avoir passé « l’état de grâce » post-Gouetta) montre, avec ce score très au dessus de son influence nationale, son importance au niveau local.

Reste à dire un mot sur la participation, extrêmement faible (même pas 22 %). Oh ! pour une cantonale partielle, il ne fallait pas s’attendre à une participation vertigineuse. La cantonale a toujours été l’élection la plus boudée (pas grand monde ne sait vraiment à quoi elle sert). Alors une cantonale partielle… Les gens pensent (à peu près) à aller voter quand les élections se déroulent au niveau national, quand les télés et les journaux en parlent longtemps à l’avance. Mais une cantonale partielle ne fait pas la une du 20 heures et je ne serais pas surpris, malgré les affiches, malgré les porte-à-porte, malgré les tractages, qu’une majorité d’électeurs ait porté la moindre attention à cette élection.

Et là, M. Rainfray, là oui, il y a – hélas, trois fois hélas – un cinglant désaveu de l’ensemble de la classe politique, qui, dans aucun camp, n’aura vraiment su mobiliser son électorat.

Espérons pour le second tour, malgré son issue qui semble très favorable à Bernard Lucas (mais une élection n’est jamais gagnée d’avance), que l’électeur se bouge un peu pour donner à l’élu un peu plus de légitimité symbolique. Notons toutefois que l’électeur a montré son désintéressement, ce qui est moins désagréable qu’un ras-le-bol : le taux de blancs & nuls ne dépasse pas les 2,3 %.

  1. du bois dont on fait les langues []
  2. avez-vous noté l’absence de l’étiquette PCF sur les affiches de Bernard Destrem ? Faut-il qu’elle soit honteuse ? []

3 réflexions sur « Moment civique, moment politique »

  1. « le découpage Pasqua permettant une sur-représentation du RPR devenu UMP et du PC resté – malheureusement pour lui – PC ». Raaaaah lovely ! Enfin quelqu’un qui partage (publiquement) la même opinion que moi : le RPR/RPF et le PCF se sont entendus comme larrons en foire pour se partager les circonscriptions : à vous les prolos, à nous les rupins et au milieu, la classe moyenne fera et défera reines et rois…

    Perso., j’étais assesseur au bureau n° 27 (tu sais l’enclave du PCF à l’extrémité du canton surnommé « le petit Moscou » ou « Soturaland ») et l’ambiance a été plutôt bonne malgré les altercations répétées mais vite maîtrisées entre les représentants de l’UMP (la colistière, herself) et du PCF (l’antépénultième conseiller général, himself).

    Ce scrutin sera – malheureusement – la victoire de l’indifférence. Quel que soit le résultat du second tour, en raison d’un taux de participation qu’on imagine en deçà de 50 % des inscrits (restons humbles dans nos pronostics !) le vainqueur sera élu avec une cotte mal taillée…

    Ne pas oublier non plus que dimanche prochain il y aura un magnifique Angleterre/France facteur probable d’abstention ou du moins, de concentration des votes en tout début ou en toute fin de journée…

  2. Délectable cette galerie de portraits, on se serait cru dans le bureau de vote avec toi… et j’ai aussi beaucoup apprécié l’analyse, que je partage de bout en bout.
    Bon courage pour dimanche prochain ! la dame désagréable va-t-elle revenir voter ? sera-t-elle toujours en colère ? le beau brun ténébreux aura t il changé de costume ? et aurez-vous la visite d’une seule ou des deux Nora Djé ?
    On attend avec impatience le deuxième épisode ; dommage, cela ne fera sans doute pas autant d’épisodes que  » Plus belle la vie ».

  3. @ Charles » Allez, je pronostique une participation comprise entre 25 et 30 % et un score pas très éloigné de ce que le premier tour laisse supposer. Généralement, les électeurs des deux camps pensent le même « à quoi bon » bien que dans les deux camps on tentera de galvaniser les foules… (Bon match, et bon courage si tu es dimanche prochain à nouveau assesseur).

    @ Chantal » Hélas ! Je risque de faire encore plus court qu’un feuilleton en deux épisodes car un événement familial m’éloignera dimanche de Colombes une bonne partie de la journée. J’arriverai en fin de journée en espérant pouvoir célébrer un (autre) heureux événement !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *